L’émigration clandestine est-elle imparable?

Monday, November 20, 2017

Quelque six ans après la chute de Mouammar Kadhafi et la vague d’arrivée des migrants traversant le pays qui a suivi, jamais l’opinion africaine et internationale n’avait été aussi choquée par ce qui se passe en Libye.

Tout est parti de la diffusion d’un documentaire sur la chaîne de télévision CNN la  semaine dernière. Ce documentaire confirme les dires de plusieurs témoignages auparavant: nos nombreux compatriotes migrants africains sont réduits en esclaves et vendus aux enchères comme des bêtes destinées à l’abattage dans des camps en Libye.

Une scène surréaliste en ce début du 21 siècle. À juste titre, elle donne de la chair de poule aux Africains et à toutes personnes éprises de paix et d’humanité. Elle rappelle de mauvais souvenirs à un continent esclavagisé pendant plus de quatre siècles. Néanmoins, ce film a eu le mérite de susciter un tollé et une levée de boucliers pour attirer l’attention de tout un chacun.

Cette levée de boucliers est suscitée d’abord par des membres de la société civile du continent et de la diaspora. Dans une vidéo virale, l’activiste et animateur Claudy Siar déverse sa bile pour condamner ce trafic abject. Idem pour le reggaeman ivoirien, Seydou Koné, alias Alpha Blondy qui, pour sa part dénonce notamment la passivité et le pesant silence jusque-là des chefs d’État du continent pourtant, très prompts à exprimer leur solidarité ailleurs.

Ce samedi,  des collectifs de la diaspora du continent ont tenu une marche de protestation devant l’Ambassade libyenne à Paris. Plus tard, effet de boule de neige aidant, nos leaders penauds ont emboîté le pas. Le Président Condé s’est fendu d’une déclaration d’indignations sur les réseaux sociaux. Il y rassure l’opinion que l’organisation continentale qu’il préside prendra à bras-le-corps le dossier. Sans oublier les coups de gueule à la défensive des présidents du Niger, du Sénégal, du Mali, de la Côte d’Ivoire etc. Mieux vaut tard que jamais !

Aujourd’hui, des sit-in de protestation sont prévus dans de nombreuses capitales africaines pour dire non à cette pratique qui déshonore toute l’humanité. A côté de cela, une pétition est lancée par des membres de la société civile africaine et de la diaspora. Nous tâchons que cette mobilisation portera ses fruits et que ce commerce de l’opprobre cessera à jamais.

La question qui mérite d’être posée est comment est-on arrivé là?

Doit-on gérer toujours les conséquences d’une guerre ou doit-on anticiper les choses en prévenant les éventuelles crises ? Evidemment, il faut choisir la seconde option.

La poudrière et le capharnaüm  libyens est la résultante d’une guerre au dénouement malheureux. Elle est aussi révélatrice de l’échec des politiques de développement socio-économique de nos dirigeants. Pour nombre de pays du continent, nos dirigeants sont incapables de proposer une quelconque amélioration des conditions de vie de leurs administrés, d’où cet important flux de migrants venus de partout sur le continent, particulièrement en Afrique occidentale.

S’agissant de la première cause, la chute brutale de l’ex-dirigeant libyen est imputable à une coalition internationale dirigée par la France de Nicolas Sarkozy sous le parrainage de son éminence grise, Bernard-Henry Lévy qui a promu le renversement de Kadhafi par tous les moyens.

Avec le recul, c’est peu de dire que la destitution brutale et l’assassinat de l’homme qui  voulait réunir le contient en un bloc a créé un vide. Six ans après sa disparition, le pays reste ingouvernable. Il se retrouve balkanisé selon les tribus et est soumis au diktat de ces nombreuses milices. La coalition-bourreau de Kadhafi a laissé pourrir la situation sans aucune mesure de restauration de l’État entre-temps sous le prétexte que le pays est libéré du joug de l’ex-dictateur. Comme quoi dans cette affaire, il n’y a pas eu de “service après-vente” pour reprendre l’expression du président tchadien Idriss Déby.

Durant son magistère, l’Union européenne versait annuellement au leader charismatique 5 à 6 milliards d’euros pour servir de rempart à l’immigration. Évidemment, il s’en servait lui aussi pour faire chanter l’UE à chaque fois que l’occasion se faisait sentir. Après sa chute, la route est balisée.  En six ans, ils sont des millions à avoir emprunté les côtes libyennes pour rejoindre le vieux continent.

Excédée et débordée, l’UE ne sait que faire.

 Selon plusieurs sources, pour stopper le flot de migrants qui arrivent par centaines de milliers chaque semaine, cette grande institution n’hésite plus à pactiser avec le diable en versant de l’argent aux milices. Une solution pour la moins cynique, provisoire et source de ces conséquences que l’on observe actuellement.  Mais pour l’Europe, tous les moyens sont bons pour pousser nos compatriotes à refluer.

 Solution inspirée du pacte signé ailleurs en Turquie pour retenir les migrants, victimes de la guerre en Syrie, en Afghanistan etc.

La vague d’indignations espérons-le, va pousser nos dirigeants à repenser la politique d’emploi de la jeunesse africaine. À la fin de ce mois, il doit se tenir un sommet UE- Afrique à Abidjan, tâchons que cette épineuse question sera à l’ordre du jour pour se pencher sur cette question à multiples enjeux: comment offrir de meilleurs perspectives aux jeunes qui bravent tous les risques pour quitter le continent ? Que peut faire les pays riches pour contribuer à réduire les inégalités? Dans ce monde de plus en plus  intégré, il est illusoire de penser détenir toutes les richesses du monde et vivre en vase clos. Il faudra penser à une meilleure redistribution des richesses. Il faut par ricochet une solution migratoire viable pour tout le continent.

- Les causes profondes de ces nombreux départs à l’émigration sont connues. Cette jeunesse ne peut plus se contenter du minimum chez elle, d’où l’appellation de migrants économiques. Après une bonne formation, quoi de plus affligeant que de se retrouver désœuvré en restant sur le carreau ou à signer des cachets dérisoires dans les entreprises ? Alors que des “modou-modou”, entendez des émigrés émancipés construisent des villas de luxe ou roulent en 4×4 une fois de retour au bercail

La Gambie, le plus petit pays en terre émergée du continent a aujourd’hui ce triste record du plus grand pays pourvoyeur de migrants, proportionnellement au nombre de sa population.

Ce tableau sombre est loin d’être un fruit du hasard. Les 22 ans de dictature de Jammeh ont été marqués aussi par une mal gouvernance notoire. La spoliation de deniers publics, le népotisme, le clientélisme étaient érigés en règle. Quoique quelques progrès ont été accomplis dans des domaines comme l’éducation et la santé.

Entre-temps, Dieu sait que la jeunesse gambienne s’est instruite par la faveur d’une politique d’éducation pour tous. Le corollaire, une demande croissante d’emploi plus décent. Quoi proposer à ces jeunes pour qu’ils trouvent leur épanouissement chez eux après une formation ?  La conjoncture économique peu favorable après une politique d’isolement de Jammeh, le sous-emploi, les salaires de misère ne font que rebuter cette frange importante du pays.

En cinq ans, le pays s’est littéralement vidé de sa population jeune. Ils sont plus de 50.000 jeunes gambiens à avoir quitté le pays.  Combien ont péri ? Combien sont arrivés à destination, combien ont été rapatriés ? Des chiffres difficiles à vérifier.

Triste sort pour un pays dont l’avenir est entre les mains de cette frange. Aux nouvelles autorités de s’attaquer à ce défi par divers  moyens : premièrement, une politique cohérente d’emploi  des jeunes, deuxièmement, une politique pour encourager l’investissement et le retour de l’importante diaspora, troisièmement, une croisade pour conscientiser cette jeunesse que la réussite sociale n’est pas synonyme d’expatriation et que l’occident n’est plus cet eldorado. Car durant cet exil contraint ou voulu, combien ont loupé ou loupent encore l’aventure occidentale ?

Ce sont à ces questions essentielles que les nouvelles autorités devraient s’atteler afin de trouver des solutions pérennes dans les prochains mois, car l’avenir du pays en dépend largement.