Attila Lajos, représentant de l’UE en Gambie : “par habitant, la Gambie est le premier pays pourvoyeur de migrants illégaux en Europe “.

Tuesday, January 09, 2018

L’Union européenne est depuis des décennies l’un des principaux partenaires au développement de la République de Gambie. Notre pays bénéficie d’une coopération dans les domaines du commerce, de l’infrastructure et d’autres. En ce premier anniversaire de l’alternance, Lattila Lajos, représentant de l’UE en Gambie a accordé une interview à votre canard. Le diplomate évoque plusieurs sujets, entre autres : l’immigration clandestine, les aspects de la coopération bilatérale, la situation et les perspectives de la Gambie. Interview.

The Point :  l’UE a signé un accord dit de La Valette avec plusieurs pays africains, dont la République de Gambie. Y aurait-il  un accord de rapatriement des migrants  gambiens ?

Lattila Lajos : Non du tout, je démens formellement. Il n’y a aucun accord de rapatriement.

 Alors qu’est-ce que la Gambie a signé avec l’UE  sur cet accord?

Dans le cadre de l’accord dit de la Valette, l’UE a entamé des négociations avec le gouvernement gambien de l’époque. Sous Jammeh, l’idée était que seuls les incultes migraient. Du coup, l’ex- gouvernement refusait de s’occuper du problème. Avec le nouveau régime, nous avons une approche complètement différente. Nous avons constaté que le gouvernement avait une approche absolument différente, c’est-à-dire qu’il prenait conscience du poids du problème de la migration. Et à ma connaissance, le gouvernement Barrow tenait à:

primo, protéger les Gambiens où qu’ils soient (par exemple, ramener ces migrants de Libye),

 secundo, être responsable et conscient des défis auxquels les migrants sont confrontés dans le pays.

En 2017, entre fin mars et décembre, il y a eu plusieurs vols affrétés, dont des rapatriés volontaires. Parmi eux, ceux qui étaient en Libye et dans d’autres pays et qui étaient dans des conditions horribles. Environ, de plus de 1 500 migrants ont été rapatriés en Gambie en 2017. Le gouvernement a également reconnu sa responsabilité quant à ce qu’il fallait faire de ces migrants et a accepté de les rapatrier.

Comment l’UE  contribue-t-elle à un tel programme de rapatriement?

C’est ici que le partenariat peut jouer un rôle d’assistance. Nous avons deux organisations de renom : le Centre du commerce international (ITC) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM. Ces deux organisations ont confié le fonds d’urgence pour faire les interventions nécessaires: premièrement, les causes profondes de la migration, deuxièmement, la gestion de la crise migratoire.

Par exemple, les vols affrétés par l’OIM sont financés par l’UE et se concentrent non seulement sur la partie rapatriement, mais aussi sur la réinsertion, pas à l’aéroport mais dans la société. Le chef de l’antenne de l’OIM à Banjul peut vous renseigner davantage sur ces détails. Mais à mon avis, l’important est que ces rapatriés ne soient pas laissés seuls. Ils sont traités. Ceux qui ont besoin de soins médicaux, le reçoivent. Il y a un soutien psychologique pour ceux qui en ont besoin et il y aura un soutien, sur mesure et déployé en fonction de ce dont ils ont besoin. Par exemple, quel type de formation auraient-ils pu besoin ? Bref, quel est le meilleur moyen pour une personne de réussir sa réintégration dans la communauté, la société ou quel que soit le cas ?

Beaucoup de gens ne semblent pas voir l’impact réel d’un tel programme de rapatriement. Comment cela profite-t-il à la Gambie?

Il s’agit d’un projet qui vient de démarrer à la mi-2017. Le siège de l’OIM à Banjul n’a ouvert que début juillet. Nous parlons d’une expérience de six mois. Ce n’est pas long pour un projet aussi colossal. Je pense que nous devons encore être un peu patient concernant la sortie du projet. En dépit de certaines incidences dont je suis conscient, je crois que le projet vient tout juste de commencer. Il faut un peu plus de temps pour avoir un résultat plus tangible.

L’autre aspect, via le Youth Empowerment Project (YEP), aide également cette question dans le sens d’aider les jeunes, en leur donnant les moyens d’avoir un emploi significatif et rémunérateur dans leur pays. Les deux projets vont de pair d’une certaine manière, parce que certains des programmes et des possibilités dans les projets YEP auront également des participants parmi les rapatriés. Ces deux projets, d’un budget total de 14,9 millions d’euros, portent sur trois ans. On sait maintenant que cette intervention ne suffit pas. L’UE réfléchit donc déjà à l’amélioration de cette intervention, à la manière d’en faire plus. Vous avez posé la question de « faire plus, plus vite ?» C’est l’une des pistes que nous essayons d’exploiter.

Encore une fois, il est toujours important d’entendre l’autre partie pour l’opinion du gouvernement. Je peux vous dire ceci : il y a un projet approuvé, en cours de matérialisation mais le projet encore en comité inclut les parties prenantes gambiennes. Ainsi, bien que le projet ne soit pas géré par les institutions gambiennes elles-mêmes, c’est plutôt l’OIM qui est l’e coordonnateur de l’UE. Mais le comité directeur du projet et le responsable politique du projet, comprennent le Ministère de l’Intérieur, le département de l’immigration et de nombreuses autres institutions gambiennes. C’est pour s’assurer que dans le mise en place du programme, les intérêts nationaux de ces institutions sont pris en considération, elles sont impliquées.

Ces institutions gambiennes jouent-elles un rôle actif dans la mise en œuvre du projet, au lieu que tout soit piloté par l’OIM en tant que maître d’œuvre de l’UE? Quelles sont les institutions gambiennes impliquées?

J’ai assisté à la réunion du comité directeur en fin novembre 2017. C’était très, très agréable de voir à quel point tous ces participants sont engagés à faire en sorte que le projet se déroule de la façon la plus appropriée aux circonstances et produise les résultats attendus. Encore une fois, je pense que cela est une preuve du partenariat significatif entre l’UE et la Gambie dans un projet particulier d’une question brûlante. Nous n’ignorons pas que la plupart de ces migrants rapatriés ne sont pas heureux.

Avez-vous déjà été témoin de l’arrivée de ces migrants de Libye?

J’étais à l’aéroport, sur le tarmac, lorsqu’un avion affrété venait de Libye transportant 165 passagers. Je pouvais voir les garçons descendre du tarmac, probablement cinq d’entre eux ont souri, le reste était tous gêné. C’est quelque chose sur lequel nous devons travailler. Il faut arrêter cette stigmatisation en considérant ces rapatriés comme des ratés “,  déclare M. Attila Lajos.

Pour le moment, même quand je parle à ces jeunes, c’est ce qu’ils me disent. Ils ont peur de rentrer chez eux, parce que leurs proches les considèrent comme des malchanceux malgré les expériences horribles qu’ils ont vécues.

Nous devrons donc travailler sur le développement de compétences individuelles et sur mesure. Comment atteindre les communautés pour leur faire comprendre que ce sont de jeunes gambiens courageux qui ont survécu à un voyage horrible et qui ont eu la chance de pouvoir revenir.au bercail. Et qu’il faut les intégrer au mieux en changeant cette perception des choses. Mais nous devrons aussi cibler les causes profondes qui ont fait qu’ils ont quitté le pays : le manque de perspectives. Nous revenons donc à la question initiale de l’autonomisation, de la création d’emplois dans le pays.

Est-il suffisant de financer simplement la réintégration des rapatriés et de laisser de côté les causes profondes de la migration vers l’Europe? Je veux dire que la plupart de ces jeunes sont toujours confrontés aux mêmes problèmes après leur retour...

Bien que nous ayons des projets spécifiques grâce à des fonds de l’UE ciblant la gestion des migrants, beaucoup d’autres projets que nous menons dans le pays dans l’agriculture, l’infrastructure et d’autres domaines ciblent indirectement les causes profondes de l’émigration.

Une fois que le pays commencera à se développer mieux et qu’il y aura plus d’opportunités pour les jeunes, ils trouveront leur chemin en Gambie. ils trouveront un emploi rémunéré, ils contribueront avec des impôts, ils établiront leur famille ici, ils iront en voyage [en Europe], apprendre, expérimenter et ramener chez soi et profiter du pays.

Je vois aussi un peu de différence entre la migration irrégulière et la migration légale. Il est évident que la gestion de cette crise migratoire n’est probablement pas la plus appropriée. Donc, voici aussi des considérations sur la façon d’améliorer les situations et comment trouver plus de moyens légaux de migration pour les Gambiens.

Je pense aussi qu’il faille le replacer dans un contexte plus large, car certaines activités criminelles ou activités terroristes liées à la question migratoire sont introduites dans chaque foyer européen par les médias. Cela crée un environnement dans lequel cette question est soudainement délicate à discuter. Mais nous devons continuer à en parler, car sinon, il n’y a aucune chance de trouver une solution mutuellement acceptable, et qui prévoit réellement une intervention.

Croyez-vous que l’ancien régime a fait assez pour mettre fin à cette crise migratoire?

Le nombre de Gambiens arrivés en Italie au cours des trois dernières années propulse le pays parmi les cinq premiers qui pourvoient de migrants illégaux. Ce qui est plutôt étrange en raison de la taille du pays et de sa population. Donc, par habitant, la Gambie est le premier pays pourvoyeur de migrants illégaux en Europe.  Je pense que c’est parce que l’ex-régime n’a pas du tout réglé ce problème social. Ils ont plutôt ignoré le problème et il s’est complexifié.

Le nouveau gouvernement est maintenant confronté au problème. Je tenais également à surveiller dans les médias locaux, l’attention de la société sur ce problème. L’Assemblée nationale, les partis politiques, les ONG, la société civile ont tous formulé des opinions et appelé le gouvernement à faire quelque chose sur ce sujet.

Cela montre aussi que les Gambiens ont un bon niveau de responsabilité pour s’attaquer au problème, en parler et essayer de trouver une solution. Je crains qu’une seule personne ne soit en mesure de trouver une solution. Nous sommes là pour apporter notre soutien au pays. C’est quelque chose que nous devrons garder à l’esprit. Ici, comme dans le développement du pays, nous ne ferons pas l’idée que le paradis arrive demain, non. Ce sera une route difficile et le pays ne sera pas seul pour y faire face.

Author: Photo: Attila Lajos lors de l’interview